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Concert exceptionnel avec la création à Paris de la nouvelle version de la Symphonie n°3 "Kaddish" de Leonard Bernstein.
Le grand musicien juif américain avait écrit cette œuvre dans les années 60, avec des chœurs, une voix soliste un texte récité dont il était l’auteur. Mais ce texte ne l’avait jamais entièrement satisfait, par delà sa création en Israël, sa reprise à Boston par Charles Munch... C’est à la fin des années 80 que Leonard Bernstein sollicita Samuel Pisar, l’un des plus jeunes rescapés de l’Holocauste, pour réécrire le texte de sa symphonie. Leonard Bernstein mourut en 1990. La nouvelle version ne fut donnée pour la première fois qu’en 2003. Samuel Pisar a travaillé avec Christoph Eschenbach à l’insertion précise des interventions dans la musique, à leur humeur. C’est lui qui est sur scène, à Paris, avec les musiciens.
Le jeune chef américain John Axelrod a associé à cette symphonie deux œuvres emblématiques : d'abord l’Egmont de Beethoven est une musique de scène pour une pièce de Goethe qui illustre la résistance d'un noble hollandais face l’envahisseur espagnol au XVIe siècle, puis le concertino de Vladyslaw Szpilmann, musicien juif de Varsovie dont Roman Polanski porta l'histoire à l'ércran dans Le Pianiste et qui échappa miraculeusement à la déportation et à l’Holocauste.
La création de la Symphonie "Kaddish" de Leonard Bernstein, avec moi comme narrateur de mon propre texte, a eut lieu en 2003, avec l’Orchestre Symphonique de Chicago, dans le cadre du Ravinia Festival of the Arts, sur l’invitation du maestro Christoph Eschenbach— son directeur artistique— et sous la direction de John Axelrod —chef d’orchestre. Depuis cette première mondiale, saluée par un succès public et critique qui m’étonne encore, j’ai de nouveau joué Kaddish en 2006 au Festival de Lucerne et, en 2007, à la Philharmonie de Berlin avec l’Orchestre Symphonique Allemand sous la direction de Yutaka Sado. Ce mois d’avril 2008, je suis apparu avec l’Orchestre Symphonique de Philadelphie au Kimmel Center, avant de jouer avec l’Orchestre de Paris à la salle Pleyel et l’Orchestre Symphonique de Lucerne au Barbican Hall de Londres.
Initialement, Leonard Bernstein, un ami de longue date de mon épouse, Judith Pisar, et de moi-même, m’avait invité à participer à un concert international commémorant le cinquantième anniversaire du début de la Seconde Guerre mondiale, diffusé en mondovision par la BBC depuis le Grand Opéra de Varsovie le 1er septembre 1989. Adolescent dans la Pologne occupée par les Nazis et les Soviétiques, j’avais vécu les pires atrocités de ce conflit dans l’enfer concentrationnaire européen. Bernstein conduisit ce jour-là un programme composé d’œuvres classiques, avec des solistes renommés venus de l’Est et de l’Ouest et moi en tant que narrateur de mon propre texte — une évocation, d’après un témoin direct, des événements majeurs des années de guerre depuis la défaite jusqu’a la victoire.
Cet événement musical placé sous le signe de la réconciliation, réunissant anciens alliés et ennemis pour commémorer le plus grand bain de sang de tous les temps, survint à un moment où l’Histoire s’accélérait à une allure vertigineuse. Ainsi, à Noël 1989, Bernstein dirigea triomphalement l’Hymne à la joie de Beethoven devant un immense public, rassemblé sur les décombres du mur de Berlin pour saluer la fin de la guerre froide.
Le Maestro et moi avions envisagé de travailler ensemble sur d’autres projets, notamment un opéra sur l’Holocauste proposé par lui, et une Symphonie Olympique suggérée par moi. Mais, durant les derniers mois de sa vie, notre intérêt s’est porté vers sa Symphonie Kaddish— une œuvre dramatique, dépeignant dans une intense interaction de mots et de musique, la crise de la foi qui désoriente le monde contemporain. Cette œuvre monumentale, commandée par l’orchestre de Boston en 1955, a été jouée pour la première fois en 1963 par l’Orchestre Philharmonique d’Israël, dirigé par le compositeur, avec la légendaire actrice, Hannah Rovina, comme récitante et la grande mezzo-soprano, Jennie Tourel, comme soliste. Sous le choc de l’assassinat, Bernstein dédia l’œuvre à la mémoire du Président John F. Kennedy.
Jamais absolument satisfait de son propre texte pour le récitant, et pensant que je pouvais apporter à la symphonie une voix plus authentique que la sienne dans la mesure où lui, qui avait également perdu des proches dans la Shoah, n’en avait pas souffert dans sa chair, Bernstein m’invita à écrire et représenter une nouvelle version. Ce qu’il attendait de moi, j’imagine, était une narration éminemment personnelle, tirée de mon expérience directe de la plus grande catastrophe perpétrée par l’Homme contre l’Homme, sous le regard d’un Dieu apparemment indifférent. Je protestai que je n’étais ni capable de composer des paroles à la hauteur de sa musique ni de déclamer un texte intime sur les calamités qui avaient décimé mon peuple, anéanti ma famille et saccagé mon enfance. Je n’étais pas non plus préparé à revisiter ma relation orageuse avec le Royaume des Cieux, silencieux et passif durant ces années maudites.
Durant la décennie suivant le décès de Bernstein, la mémoire de l’Holocauste a continué à s’éteindre avec les derniers survivants. Après nous, l’Histoire parlera, au mieux avec la voix impersonnelle des chercheurs et des romanciers, au pire avec celle des falsificateurs et des démagogues ; ce processus a déjà commencé. Ces sombres réflexions m’ont amené à conclure que je devais à mon grand et regretté ami de relever son défi. Je me devais, à moi aussi, de méditer plus profondément sur la foi de mes ancêtres. Mais ce ne fut que dans le sillage de la tragédie du 11 septembre 2001, qui annonçait un nouvel embrasement du monde, que je commençai à écrire mon Dialogue avec Dieu.
Si je me suis autorisé à ouvrir ma narration par une véhémente dispute, c’est qu’interpeller Dieu pour lui demander des comptes est un acte plus autorisé dans la tradition juive que dans les autres. Alors que mes mots et mon intonation sont très différents de ceux de Bernstein, j’ai terminé ce dialogue par une tendre réconciliation, conformément aux rythmes et aux tonalités de sa musique. J’ai naturellement laissé tel quel le Kaddish rituel de l’Antiquité qui pleure les morts et loue le Seigneur. Les chœurs et la soprano le chantent dans sa version originale, en Araméen (un dialecte hébraïque, parlé du temps de Jésus).
Lors de la création de la pièce avec l’Orchestre Symphonique de Chicago en 2003, j’ai enchâssé mon libretto dans la partition de Bernstein grâce à l’aide magistrale de Christoph Eschenbach— le directeur musical des orchestres symphoniques de Paris et de Philadelphie— et de John Axelrod qui dirigea la première. Même après ce concert inaugural, devant un public de dix mille personnes, Kaddish est demeuré pour moi un long et difficile travail, toujours en évolution, comme nombre de défis existentiels auxquels j’ai dû faire face tout au long de ma vie. Ayant mené un duel homérique avec le destin, pour une survie physique d’abord, morale et intellectuelle ensuite, je me suis alors trouvé, à l’instar du Jacob biblique, à me battre— au plan spirituel— avec le Tout-Puissant, essayant de comprendre un peu mieux qui j’étais, par quoi je suis passé et ce que j’ai appris sur Dieu et sur l’Homme au cours de ma singulière odyssée de « sang et d’espoir ».
Après les trois derniers concerts avec l’Orchestre de Philadelphie, la critique a souligné que mon texte atteint l’universel, précisément parce qu’il est si personnel. Selon elle, il offre une véritable colonne vertébrale à la Symphonie Kaddish, lui insufflant une nouvelle vie, réalisant ainsi ce que Bernstein avait toujours souhaité. Si cela est vrai, j’ajouterais pour ma part, que les conflits émergents d’aujourd’hui, qu’ils soient religieux, raciaux ou culturels, sont venus à la rencontre de cette œuvre et l’ont également rendue plus pertinente.
Pour quelqu’un qui a vécu l’effondrement d’une civilisation, transmettre— en mots et en musique— sa mémoire intime du passé et ses prémonitions inquiétantes sur le futur fut à la fois déchirant émotionnellement et exaltant artistiquement. Cela constitua également un nouveau jalon qui m’a aidé à enrichir, de concert en concert, une sorte d’oratorio qui aurait pu devenir un modeste prélude à l’opéra sur la Shoah que Bernstein n’a pas eu le temps de concrétiser.
Samuel Pisar
Kimmel Center / Philadelphia Orchestra / John Axelrod
Une voix audacieuse et personnelle pour la Kaddish de Bernstein Bien que l’Holocauste soit le point de départ de chaque fragment du texte, Pisar observe le passé et l’avenir de notre "monde fratricide et suicidaire", des croisades au jihad, ce qui rend ce texte, récité dans un style simple ponctué seulement de quelques accents occasionnels, d’autant plus concret et pertinent.
David Patrick Stearns, The Philadelphia Inquirer (17.04.08)
Festival de Lucerne / Lucerne Symphony Orchestra / John Axelrod
Etant donné l’extraordinaire histoire de la survie de Pisar, adolescent dans les camps de la mort, le texte est par moments insupportablement émouvant. La musique de Bernstein en gagne une portée plus grande, mais Pisar apporte aussi une part d’espoir qui s’accorde avec les rythmes primitifs et la musique réconfortante que Bernstein a associés aux textes du Kaddish. L’interprétation rythmiquement énergique d’Axelrod a saisi l’émotion de la musique tout en évitant le pathos.
George Loomis, Financial Times (01.09.06)
Festival de Ravinia / Chicago Symphony Orchestra / John Axelrod
Le texte de Pisar est très différent de l’original, mais il est en adéquation avec la musique. A la fois particulier et universel, et pourtant entièrement personnel, il demande des comptes au Tout-puissant pour son indifférence face à l’anéantissement de masse qu’a été la Shoah ; les terroristes d’aujourd’hui et les fanatiques religieux, ainsi que l’histoire de l’oppression du peuple juif sont aussi évoqués. (…) Pisar n’est pas un acteur professionnel, mais il y a quelque chose de profondément touchant dans son récit. D’une voix volontaire et tranquille, parfois avivée par la colère, ce témoin direct d’horreurs innommables a offert à tous un gage éloquent d’alarme et d’espoir.
John von Rhein (04.08.03)